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« L’énergie de Yannick Jadot est deux fois moins chère que l’énergie d’Emmanuel Macron »

Jannick Jadot, le 21 octobre, à Paris. Jannick Jadot, le 21 octobre, à Paris.

Yannick Jadot, député européen et candidat écologiste à la présidentielle, revient sur les fondamentaux de son programme économique et critique la politique du chef de l’Etat sur le nucléaire

Vous dites que la force de l’écologie est de nous réconcilier avec l’avenir. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Beaucoup de nos citoyens, et particulièrement dans la jeunesse, connaissent l’éco-anxiété, une « trouille » de l’avenir liée au dérèglement climatique et à la dégradation du vivant. A cela s’ajoute l’instabilité créée par la mondialisation. L’avenir devient angoissant et le présent très inquiétant. Que reste-t-il dans le débat politique ? L’histoire, le passé, pour s’y raccrocher de manière plus ou moins saine, très malsaine lorsqu’il s’agit de réécrire l’histoire.

L’écologie, pour moi, et en cela elle s’inscrit dans une identité française, c’est retrouver le contrôle de nos vies à l’échelle locale, dans l’agriculture, l’alimentation, les transports, où l’on habite, dans les villes ou les zones rurales, ce sont des services publics de proximité, la relocalisation de l’économie.

Ce nouveau monde s’atteint par la relance ou par la décroissance ?

Incontestablement par la relance. Mais la croissance du PIB telle qu’elle se décline depuis des décennies est très carbonée, consommatrice de matières, inégalitaire, avec une terre de moins en moins habitable, et une compétition qui peut devenir conflit sur les ressources. C’est une décroissance du bien-être.

Quelle forme de régulation des entreprises souhaiteriez-vous ?

L’intervention publique ne doit pas être pénalisante pour le tissu économique et ses acteurs. Ceux qui vont dans le sens de l’intérêt général, de la protection de l’environnement comme de la justice sociale, doivent être récompensés par les outils de politique publique. Les autres plutôt sanctionnés. Une grande entreprise comme Total, dont je rêverais qu’elle devienne une actrice majeure de la transition énergétique, investit encore majoritairement dans les énergies fossiles. Pourtant, elle bénéficie de l’argent public français. Selon moi, ça ne va pas.

Votre opposition au nucléaire est-elle dogmatique ?

En dix ans, le prix du photovoltaïque a été divisé par dix, celui de l’éolien par deux. Le tarif du nucléaire, lui, ne cesse d’augmenter. Où est le dogmatisme ? Je suis réaliste. Il est vrai que j’ai toujours été contre le nucléaire. Par crainte pour la sûreté, pour notre responsabilité morale sur les déchets et de la prolifération. Mais aujourd’hui, c’est par réalisme. L’EPR de Flamanville, le « nouveau nucléaire », a été vendu à un coût de 3,3 milliards d’euros pour une mise en service en 2012. Nous en sommes désormais, selon la Cour des comptes, à 20 milliards d’euros et dix ans de retard. La technocratie française s’organise parfaitement pour gaspiller 17 milliards d’euros d’argent public sans jamais rendre de comptes. On fera six centrales, et on imagine que six fiascos feront un succès ?

Alors comment faites-vous ?

Ma responsabilité est que notre économie, comme les familles, ne souffre d’aucune coupure d’électricité. Mais la consommation d’électricité va augmenter avec les nouveaux usages. Je défends donc le déploiement des énergies renouvelables : l’énergie de Jadot est deux fois moins chère que l’énergie de Macron. Au fur et à mesure que l’on peut se passer des réacteurs, on les ferme. On en aura pour vingt ans, peut-être plus. Je suis pragmatique. Entre-temps, il faut investir dans les compétences du nucléaire, dans les centrales qui vont durer. La plupart des ingénieurs et du personnel du nucléaire sont âgés de 50 ou 60 ans. Il faut recruter des jeunes. Je veux des compétences pour qu’il n’y ait pas une centrale qui explose.

Vous ne tenez pas compte de l’intermittence dans vos coûts. Et puis il y a ces oppositions qui se multiplient sur l’éolien…

Nul ne prétend que nous remplacerons l’équivalent du nucléaire en éolien. Il faut un mix énergétique. La principale source d’énergie renouvelable en France est l’hydraulique, qui n’est pas intermittente. La géothermie n’est pas intermittente. La biomasse n’est pas intermittente. Nous allons accroître le stockage de l’électricité qui fait d’énormes progrès.

Reste le débat sur les paysages. Il y a 16 000 châteaux d’eau en France, nul ne dit rien. Nous avons 100 000 pylônes à haute tension. Nous avons défiguré les champs par la suppression des haies, la construction de zones commerciales. Nous n’avons que 9 500 éoliennes dans le pays. Dans mon scénario énergétique, comme dans ceux renouvelables de RTE [Réseau de transport d’électricité] ou de l’Ademe [Agence de la transition écologique], nous triplons la capacité de l’éolien en 2050. En utilisant le « repowering », changement d’anciennes technologies en nouvelles, nous passerons seulement de 9 500 à 12 000.

Pour répondre à ces défis, vous voulez investir 50 milliards d’euros par an. A quoi servira cette somme ?

Vingt-cinq milliards d’euros seront orientés sur la reconstruction de l’économie, dont dix milliards sur le bâtiment, logements privés et bâtiments publics. Deux millions de familles sont en grande précarité énergétique et vivent dans des passoires thermiques. L’Etat prendra en charge 100 % de leurs travaux. En ce qui concerne la mobilité, il nous faut plus de trains, de passagers et de fret. Nous mènerons aussi la transition de l’agriculture grâce aux 9 milliards d’euros de la PAC (Europe) et à 3-4 milliards d’euros d’argent public français. Enfin, les 25 milliards d’euros restants seront consacrés à la réparation de la société : hôpital, écoles, services publics, et un revenu citoyen accessible dès 18 ans pour supprimer la misère dans notre pays, afin que plus personne ne soit sous le seuil de pauvreté à l’issue du quinquennat.

Vous assumez la croissance de la dette ?

Les économistes le disent, la dette n’est pas le sujet du prochain quinquennat et des dix ans qui viennent. Lors de l’entrée dans l’Union monétaire, nous avions 60 % de dette qui coûtait 3 % du PIB. Vingt ans plus tard, la dette représente 120 % du PIB et coûte moins de 1,5 % du PIB. Cette dette est gérable, alors que la dette climatique ne l’est plus. On ne peut qu’être effondré par la nature du débat politique dans le pays. Je ne vais pas accepter qu’Eric Zemmour ou Marine Le Pen soient à la tête de notre pays juste pour satisfaire un enjeu de dette à vingt ou 30 trente ans.

La question du pouvoir d’achat n’est-elle pas l’angle mort de votre politique ?

Les contraintes de pouvoir d’achat viennent principalement du logement, des dépenses d’électricité, de transport, d’alimentation. Quand vous investissez sur l’isolation des logements, c’est 500 à 600 euros économisés à la fin de l’année. La baisse de la TVA sur ce qui est vertueux s’accompagne de l’augmentation sur ce qui n’est pas vertueux. Ce qui est réparable est moins taxé. L’obsolescence programmée sera davantage taxée. J’agis sur le pouvoir de vivre des ménages. A la fin de l’année, en réduisant les dépenses, cela représentera l’équivalent d’un 13e mois.

Mettrez-vous à contribution certaines catégories de revenus ?

Oui. Je défends l’ISF climatique, doté d’un système de bonus-malus. Vous avez un malus si votre patrimoine financier participe au dérèglement climatique. Nous reviendrons aussi sur la taxe forfaitaire sur les dividendes. Quant à l’impôt sur le revenu, il faut créer une nouvelle tranche. Nous sommes un pays collectivement riche. L’argent doit être mieux réparti.

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Quel bilan tirez-vous de la COP26 ?

A chaque fois que se tient une COP, je me demande s’il faut y aller. La dernière a ressemblé à une foire commerciale où des chefs d’Etat ont fait des discours de chefs à plumes en se fichant du lendemain. Les cinq cents lobbyistes des énergies fossiles étaient plus nombreux à Glasgow que les représentants des îles menacées de submersion. C’est un échec politique. Cependant, la COP, c’est le multilatéralisme. Il faut le défendre, car iI n’y aura pas de solution au problème climatique sans coopération internationale. Les dictateurs ou apprentis dictateurs, comme Bolsonaro, Trump et Poutine, sont climatosceptiques, non pas parce qu’ils nient la réalité scientifique, mais parce qu’ils refusent l’idée d’une coopération internationale. Leur logiciel, c’est eux contre nous ou nous contre eux. Il faut contrer cela.

Le projet final a notamment achoppé sur le fait que l’Inde a refusé de mentionner l’extinction du charbon. Ce pays représente 7 % à 8 % des émissions des gaz à effet de serre, contre moins de 1 % pour la France. Comment résoudre le problème climatique sans embarquer tous les pays émergents, principalement ceux d’Asie ?

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Vous pointez le comportement de l’Inde, mais le problème est beaucoup plus vaste. La somme des engagements, y compris de l’Europe, ne nous met pas sur le chemin d’un réchauffement limité à 1,5 degré maximal. Il aurait fallu passer à 65 % de réduction des émissions en 2030. Le Parlement européen a proposé 60 %, les Etats l’ont ramenée à 53 %. Le problème est le conformisme ou la complaisance vis-à-vis des lobbys.

Les lobbys ont bon dos. N’est-ce pas plutôt la difficulté à changer de modèle qui explique le retard ?

Les gouvernements connaissent la réalité du dérèglement climatique, mais ils sont dans le déni de l’urgence climatique. Ils installent ce que j’appelle l’« écologie d’évitement ». Ils ne la voient que comme une contrainte. L’Europe dit : « Les Etats-Unis polluent plus que nous. » Les Etats-Unis répondent : « Le problème, c’est la Chine. » Les entreprises demandent qu’on fixe les règles en matière de CO2 au niveau européen, et les ministres invitent à polluer deux fois plus que la norme.

Avec le Green Deal, l’Europe ne s’est-elle pas saisie du sujet ?

Si, un peu. C’est l’impact des votes écologistes aux européennes, des jeunes qui marchent pour le climat. C’est l’impact d’une société percutée par le dérèglement climatique. Mais on reste loin du compte. Depuis 2009, les pays du Nord ont promis 100 milliards de dollars [88,4 milliards d’euros] par an aux pays du Sud pour les aider à avoir une transition climatique et à s’adapter. On n’y est pas. Ils restent sourds à une demande de plus en plus légitime qui concerne les pertes et dommages. Lorsque vous êtes frappé par un cyclone, êtes-vous aidé pour réparer ? Les pays du Nord ne veulent pas le reconnaître, car ils pensent que le faire, c’est engager une judiciarisation de la question climatique.

Où sont vos alliés en Europe ?

Les Verts sont en coalition dans six pays européens. Ils le seront a priori dans le prochain gouvernement allemand. Il y a une attente considérable vis-à-vis de la France pour qu’elle devienne à son tour un acteur de la transformation. Ce que j’ai vu à Glasgow est hallucinant : sept pays européens, dont l’Allemagne, ont participé à une conférence de presse pour critiquer la France qui, pour sauver son nucléaire, a sacrifié le climat en s’alliant à la Pologne du charbon et aux lobbys du gaz des pays européens de l’Est. Où est passé l’esprit de l’accord de Paris ?

L’autre enjeu majeur est de redéfinir la place de l’Europe dans les relations internationales. Je veux que la France bloque tous les accords de libre-échange. Mon problème n’est pas d’arrêter le commerce avec les autres pays, mais d’interroger la nature des relations commerciales qui sont nouées. Des accords sont conclus avec l’Australie dont le premier ministre est à moitié climatosceptique, avec la Chine qui est la pire des dictatures après la Corée du Nord. Il faut cesser cela. L’Union européenne doit être beaucoup plus forte du point de vue de ses valeurs et de sa diplomatie.

Philippe Escande et Françoise Fressoz

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